Burundi: Au-delà d’une mission, la CVR a une responsabilité historique et doit s’abstenir d’initier la recherche de la vérité à sens unique

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La création de la Commission Vérité et Réconciliation(CVR) a rencontré plusieurs obstacles. En effet, il a fallu attendre plus d’une décennie pour que le Burundi adopte une loi sur la CVR actuelle, elle-même intervenue sur fond de controverse. La CVR a également été mise en place dans un contexte de crise institutionnelle caractérisée par l’aggravation de la situation des droits humains qui a contraint à l’exil plus de 324 000 citoyens burundais.
Les moyens mis à la disposition de la CVR montrent que le processus en cours risque d’aboutir à une solution qui arrange les instances de prise de décision, ce qui peut occasionner la manipulation de la vérité afin d’aboutir au pardon « arrangé » ou « forcé » dans certains cas. L’indépendance des commissaires pose problème. Plusieurs acteurs dont la société civile avaient estimé qu’avec une mauvaise loi mais avec de bons commissaires, le processus pourrait aboutir à de bons résultats. Or, certains éléments démontrent le manque d’indépendance de la commission. Il s’agit de l’absence de membres issus de la société civile au sein de la commission, le fait que la commission est dominée et influencée par le CNDD-FDD, la corruption politique se matérialisant par des traitements et autres avantages ainsi que le manque d’autonomie financière.
La CVR évolue dans un contexte politico- sécuritaire rendant impossible son travail. Et pour cause, la sécurité s’est fortement détériorée suite à la répression sanglante des manifestations pacifiques contre le troisième mandat de Pierre Nkurunziza, suivi d’une répression généralisée et continue contre toute personne opposée au troisième mandat, une crise caractérisée par des actes constitutifs de crimes contre l’humanité, le discours de la haine débouchant sur une situation pré-génocidaire. A cause des agissements de la milice Imbonerakure, des cas de torture, assassinats, disparition forcée, détentions arbitraires sont rapportées au quotidien. La situation se résume en état de peur généralisée et institutionnalisée qui contraste avec la recherche de la vérité sur les crimes commis dans le passé alors que les citoyens ne sont même pas libres de dénoncer les crimes actuels dont ils sont victimes.
Au fur et à mesure que la crise s’est aggravée, la CVR a perdu des partenaires clés pour la réussite de sa mission. Il s’agit de l’Office du haut -commissaire aux droits de l’homme qui a fortement contribué pour l’accompagnement du processus ayant abouti à la loi sur la CVR ainsi qu’à sa mise en place. Il en est également du rapporteur spécial des Nations Unies sur la promotion de la vérité, de la justice, de la réparation et des garanties de non-répétition dont le mandat confère entre autre la responsabilité de promouvoir la guérison et la réconciliation dans des situations fortement touchées par des crimes graves qui a été déclaré persona non grata. Il en est aussi de l’Union européenne qui a suspendu l’aide allouée au gouvernement et qui ne saura financer les travaux de recherche de la vérité à sens unique, et surtout que les travaux de la CVR ne constituent pas une priorité pour la survie des populations plutôt en proie à la répression, la faim, à la répression et l’arbitraire.
L’absence de la société civile due à une répression continue constitue également une entrave au travail de la CVR. Actuellement, en l’absence d’une vraie société civile, la CVR s’oblige à collaborer ou à chercher le soutien des organisations qui, au lieu de jouer le rôle classique de la société civile, se trouvent être la caisse de résonnance du CNDD-FDD. Les travaux de la CVR vont également se heurter à l’absence d’une presse libre. Et pour cause, après la destruction des médias indépendants en mai 2015 et la persécution qui a poussé plus d’une centaine de journalistes à l’exil, la situation est devenue compliquée, voire intenable.
La CVR doit absolument être lucide et prudente, accepter de ralentir le processus pour évaluer le contexte et initier des actions transitoires, notamment des consultations avec les partenaires nationaux et internationaux, après quoi elle pourra savoir les actions ultérieures à mener. Elle ne doit pas chercher à avancer alors que des centaines de milliers de personnes vivent en exil ou des déplacées internes. Par ailleurs, la majorité des responsables des formations politiques sont également en exil et devrait absolument être impliqués dans le processus étant donné que ce sont ces mêmes formations politiques qui, directement ou indirectement, ont été impliqués dans la commission des crimes ou en sont victimes.

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