L’octroi d’un second mandat à la Commission vérité et réconciliation (CVR) par le Sénat et l’Assemblée nationale du Burundi soulève de sérieuses interrogations sur son impartialité, ses méthodes de travail et sa contribution réelle à la cohésion nationale. Alors que la réconciliation devrait reposer sur une reconnaissance équitable des souffrances et une recherche rigoureuse de la vérité historique, les critiques visant la Commission posent une question fondamentale : travaille-t-elle véritablement au service de tous les Barundi ou contribue-t-elle à conforter la lecture du passé privilégiée par le pouvoir du CNDD-FDD ?
Une reconduction parlementaire qui exige des comptes
L’approbation du renouvellement du mandat de la CVR ne saurait être considérée comme une simple formalité institutionnelle. Elle engage la responsabilité des parlementaires, qui doivent s’assurer que cette institution remplit sa mission dans le respect des principes d’indépendance, de transparence et d’équité.
Les présidents des deux chambres, Gervais Ndirakobuca, à la tête du Sénat, et Daniel Gélase Ndabirabe, à la tête de l’Assemblée nationale, ainsi que les élus ayant approuvé cette reconduction, devraient exiger une évaluation sérieuse des résultats obtenus, de la qualité des investigations et de la prise en compte des différentes catégories de victimes.
Le renouvellement d’un mandat ne constitue pas une preuve d’efficacité ou d’impartialité. La véritable question est de savoir si les travaux de la CVR contribuent à rapprocher les Burundais, à établir des faits historiquement étayés et à restaurer la confiance entre les citoyens. Un second mandat devrait être l’occasion de corriger les insuffisances constatées, et non de prolonger des pratiques contestées sans mécanisme de contrôle.
Une impartialité mise à l’épreuve par la mémoire historique
Une commission vérité et réconciliation porte une responsabilité considérable, car ses conclusions influencent la mémoire collective, la reconnaissance des victimes et la compréhension des tragédies nationales. Elle doit donc éviter toute instrumentalisation politique et garantir que les souffrances de chacun soient examinées avec la même rigueur.
Or, les critiques adressées à la CVR burundaise concernent notamment le risque d’une reconnaissance inégale des victimes et d’une interprétation du passé qui ne rendrait pas pleinement justice à toutes les composantes de la population. Lorsque certains citoyens estiment que leur histoire est minimisée tandis que celle d’autres groupes bénéficie d’une attention privilégiée, la crédibilité de la Commission s’en trouve fragilisée.
La CVR doit démontrer que ses travaux ne sont dictés ni par l’appartenance sociale ou ethnique des victimes ni par les intérêts politiques des acteurs au pouvoir. Les responsabilités doivent être examinées à partir des faits et des preuves, indépendamment de l’identité des personnes concernées.
La vérité historique ne peut être sélective. Reconnaître les souffrances d’une catégorie de la population ne doit jamais conduire à nier celles d’une autre. Une réconciliation durable exige une reconnaissance inclusive des victimes, sans hiérarchie politique des souffrances ni traitement différencié selon les appartenances.
Contentieux foncier : le risque d’arbitraire et la remise en cause des décisions antérieures
La gestion du contentieux foncier par la CVR constitue un autre sujet majeur de préoccupation. Les critiques visant certaines de ses interventions font craindre un traitement arbitraire de litiges dans lesquels la restitution des biens aux uns pourrait se faire au détriment des droits d’autres personnes, selon une logique qui revient à « déshabiller saint Paul pour habiller saint Pierre ».
Ces préoccupations sont particulièrement sensibles lorsque des décisions antérieurement rendues par la Commission nationale des terres et autres biens (CNTB), ainsi que par les cours et tribunaux, sont contestées ou remises en cause dans le traitement de certains dossiers. La sécurité juridique exige pourtant que les décisions des institutions compétentes soient respectées et que toute révision éventuelle intervienne dans le cadre des procédures légalement prévues, avec des garanties suffisantes pour toutes les parties.
La recherche de la justice historique ne saurait justifier de nouvelles injustices. Si la CVR entend contribuer au règlement des conflits fonciers hérités du passé, elle doit appliquer des critères transparents, examiner les preuves propres à chaque dossier et respecter les droits de la défense. La réparation d’un préjudice ne devrait pas devenir la source d’un autre.
La réconciliation foncière ne peut se construire sur le déplacement arbitraire des préjudices, mais sur des décisions équitables, motivées et respectueuses de la sécurité juridique.
La CVR devrait ainsi clarifier les fondements juridiques de ses interventions, notamment lorsque celles-ci touchent à des décisions antérieures de la CNTB ou des juridictions, afin de prévenir les conflits de compétences et de renforcer la confiance des citoyens.
Un récit historique qui risque d’alimenter les divisions
Au-delà des questions foncières, la manière dont la CVR présente et interprète l’histoire nationale mérite un examen critique. Un récit qui opposerait les composantes de la société burundaise, attribuerait collectivement des responsabilités à certains groupes ou établirait une hiérarchie entre les souffrances risquerait d’alimenter un discours divisionniste plutôt que de favoriser la réconciliation.
L’histoire du Burundi est complexe. Sa compréhension exige de prendre en compte la pluralité des témoignages, le contexte des événements et les responsabilités individuelles ou institutionnelles établies. Elle ne saurait être réduite à une lecture univoque qui présenterait certains groupes comme des victimes exclusives et d’autres comme des responsables collectifs.
Si le récit porté par la CVR contribue à renforcer les oppositions identitaires ou à imposer une mémoire exclusive, il risque de raviver les antagonismes et d’affaiblir la confiance entre les citoyens. La Commission devrait, au contraire, favoriser une mémoire nationale capable de reconnaître les souffrances de tous sans transformer l’histoire en instrument de compétition politique ou sociale.
La réconciliation ne consiste ni à imposer le silence aux victimes ni à ériger une interprétation particulière du passé en vérité incontestable. Elle suppose que les faits soient examinés avec rigueur, que les responsabilités soient établies sur des bases vérifiables et que chaque victime puisse être entendue sans discrimination.
Un second mandat pour corriger les insuffisances
Le renouvellement du mandat de la CVR devrait être accompagné de garanties concrètes. Une évaluation indépendante de ses méthodes et de ses résultats permettrait de mesurer sa contribution réelle à la réconciliation et d’identifier les éventuelles insuffisances. Ses conclusions devraient reposer sur des éléments vérifiables, tandis que ses méthodes de travail devraient pouvoir faire l’objet d’un examen critique.
Une attention particulière devrait être accordée au traitement des dossiers fonciers, à la motivation des décisions et au respect des procédures applicables. La Commission devrait également garantir une reconnaissance équilibrée des victimes et préserver son autonomie à l’égard des intérêts partisans.
Le Parlement doit exercer un contrôle effectif sur ses activités, tandis que le Gouvernement doit garantir les conditions de son indépendance. La société civile, les chercheurs et les représentants des victimes doivent, pour leur part, pouvoir examiner les travaux de la Commission, signaler d’éventuelles omissions et formuler des recommandations sans intimidation.
Ces exigences ne visent pas à entraver la mission de la CVR, mais à renforcer sa crédibilité. Une institution qui aspire à réconcilier la nation doit pouvoir répondre aux critiques par la transparence, la qualité de ses investigations et le respect des droits de chacun.
L’histoire du Burundi appartient à tous les Barundi
Le second mandat de la CVR constitue un enjeu majeur pour l’avenir de la réconciliation nationale. Si cette nouvelle période permet de renforcer l’impartialité de la Commission, de garantir une gestion équitable des contentieux fonciers et de promouvoir une mémoire inclusive, elle pourra contribuer à restaurer la confiance. À l’inverse, la persistance de pratiques contestées et d’un récit perçu comme sélectif risque d’approfondir les divisions que la Commission est censée contribuer à dépasser.
Le Gouvernement, le Sénat et l’Assemblée nationale doivent donc veiller à ce que la CVR serve l’ensemble de la population, sans favoritisme politique, social ou ethnique. La vérité historique ne peut appartenir à un parti, à une institution ou à une seule composante de la société.
L’histoire du Burundi appartient à tous les Barundi. Sa reconnaissance exige de l’impartialité, le respect des droits, la rigueur dans l’établissement des faits et le courage de reconnaître toutes les souffrances, sans exclusion ni instrumentalisation politique.






